CONFERENCE JULIA DE FUNES ST ETIENNE LE 24 JUIN 2021

l'équipe -TSE/ juillet 16, 2021/ Nos rendez-vous

Le 24 juin dernier, à St Etienne Julia De Funes est venue faire une conférence
dont le titre était : « L’entreprise une comédie [in] humaine »
Elle était invitée par l’association CJD. CJD est un mouvement de jeunes dirigeants né en 1938, qui rassemble plus de 5700 chefs d'entreprise et cadres dirigeants engagés pour une économie au service de l’Homme.
Julia De Funès, outre être la petite fille d’un acteur cher au cœur des Français, est docteure en philosophie et auteure de plusieurs ouvrages qui étudient et s’interrogent sur le fonctionnement actuel de nos sociétés. Son dernier ouvrage a pour titre « Développement [Im]personnel » Si vous lisez ce livre et c’est ce que je vous conseille, vous ne verrez plus les coachs de la même façon.
Lors de son intervention devant un parterre de 300 personnes : DRH, cadres, et patrons stéphanois, elle a abordé des sujets comme : le management humain, la confiance, le télétravail, etc.
Le télétravail étant un sujet qui occupe actuellement beaucoup de salariés, d’employeurs et syndicalistes de tout bord, j’ai voulu dans cet article vous faire partager ce que Julia De Funes pense du télétravail et vous verrez que parfois nous sommes encore dans des idées un peu trop préconçues.
« Le télétravail est une libération psychologique pour les travailleurs, .... Dans les grandes sociétés moins de matières, plus de verre, open-space donc on est visible en permanence. Il suffit de se savoir visible pour agir comme si nous étions vus. On est en représentation plus ou moins inconsciente. C’est très fatigant d’être soucieux sans cesse de son apparence et de l’image que l’on projette de soi-même. Vous les avez vus les gens qui courent dans les bureaux un dossier sous le bras pour montrer qu’ils travaillent, mais ceux qui montrent qu’ils travaillent ce sont ceux qui travaillent le moins. Ils sont beaucoup plus accaparés de la représentation qu’ils projettent d’eux-mêmes que par le travail effectif (...) c’est toute cette part de théâtralité humaine qui est impossible en télétravail, il y a moins de place pour le présentiel pour le présentiel (...) c’est donc (le télétravail) une libération psychologique assez forte.
travailler en équipe mais chacun chez soi

Les deux inconvénients du télétravail ne sont pas ceux que l’on invoque généralement : la perte du lien social et la perte du collectif, c’est une erreur, on confond l’essence du télétravail avec les circonstances du confinement. Qu’est-ce qui a fait que l’on n’a pas pu se regrouper cette année ? c’est avant tout les confinements successifs. En France on est très rarement 5 jours sur 5 en télétravail. On est généralement en forme d’hybridation 1 jour, 2 jours, 3 jours, le télétravail n’empêche en rien de se retrouver. Si c’est compliqué de se retrouver ça veut dire que c’est une difficulté organisationnelle. Ce n’est pas le télétravail qui empêche de se retrouver.

De même le présentiel ne garantit pas un travail collectif très fort. On peut être les uns à côté des autres pendant des semaines sans forcément se parler ou créer un collectif très fructueux. En open-space les gens préfèrent s’envoyer un mail alors qu’ils sont à un mètre de distance pour ne pas gêner les collègues du plateau, résultat on est en distanciel en présentiel.

Au contraire le télétravail va renforcer le collectif : le fait de virtualiser, de distancer, d’espacer les relations et les moments de présentiel les rend beaucoup plus attirants, c’est une loi humaine, c’est vrai en amitié, c’est vrai en amour. Le fait d’être en présentiel peut créer une forme d’usure, il suffit de se séparer un peu pour retrouver l’envie de travailler ensemble, les réunions gagneront en efficacité quand on sait que l’on n’a pas ses collaborateurs sous l’œil 5 jours sur 5, mais que l’on n’a qu’une ou deux journées par semaine pour les voir. Tout cela rendra le collectif beaucoup plus efficace, beaucoup plus savoureux et beaucoup plus intense qu’en présentiel continuel, évidemment le virtuel ne se substitue en rien au réel, on sait bien qu’il y a énormément de choses qui ne passent pas en virtuel, ça ne vient pas se substituer l’un à l’autre, il faut voir le télétravail comme un outil qui permet de pallier les inconvénients quand on ne peut pas se voir.
C’est donc la libération psychologique. Les plus gros inconvénients du télétravail sont :

1, l’amplification des inégalités sociales. Les entreprises qui ne sont pas mûres numériquement ont dû s’adapter à la situation et beaucoup ont été laissées sur le côté. C’est faux de dire que le télétravail est pour les cadres ou les riches et que les gens plus modestes ne peuvent pas télétravailler. C’est réducteur de penser de cette façon car il y a beaucoup de métiers plus modestes qui peuvent télétravailler, les téléconseillers, les assistantes etc. et il y a des professions très reconnues qui ne peuvent pas télétravailler : un footballeur, un chirurgien esthétique ou un pilote d’avion, etc. (...) le monde du coworking est en train de révolutionner l’immobilier de bureau. Il sera possible à ceux qui ne peuvent pas travailler de chez eux de trouver des intermédiaires pour ne pas aller au siège social de la société.

2 : c’est la difficile dichotomie entre la vie personnelle et la vie professionnelle, c’est très compliqué ce télescopage des sphères entre perso et pro. Au premier confinement on a eu l’impression d’être tout à la fois : mère, père, salarié, cuisinier, on avait toutes les identités en même temps. Mais le télétravail nous renvoie au visage cette multiplicité d’identités qui fait notre authenticité. Penser que l’on peut compartimenter notre vie professionnelle et personnelle est un artifice de la pensée, c’est oublier toute la dimension holistique, globale de l’individu et de la vie. Bien sûr que nous sommes multiples dans cette unité. Quand on est une conscience humaine, on est sans cesse en dédoublement (...) penser que l’on puisse être le dirigeant à un moment et le père de famille à un autre moment est une illusion de la pensée, nous sommes tout à la fois, il suffit de mettre un grain de sable dans une des deux sphères pour se rendre compte de l’impact dans l’autre. (...) la sincérité, l’authenticité, c’est d’accepter cette multiplicité de rôles, et le télétravail renvoie à cette vérité existentielle, (...) il ne faut pas tomber dans l’illusion de l’étanchéité absolue.

Le télétravail a des impacts sur le sens du travail (...) on voit que pour beaucoup de gens le travail change complètement de sens. Je vais raisonner en terme générationnel ce qui n’est jamais juste, on peut trouver mille exceptions à ce queje vais dire : On sait que depuis plusieurs années la jeune génération ne considère plus le travail comme une finalité en tant que tel.
Il y a quelques années, entrer dans une belle société, ça suffisait pour justifier sa vie professionnelle, maintenant c’est beaucoup moins juste. Dans une entreprise un des managers me dit : « dans mon équipe j’ai un type de 50 ans, ça fait 25 ans qu’il est dans l’entreprise, sa vie sociale, c’est sa carrière. Par ailleurs, j’ai un jeune de 25 ans qui dit, moi je bosse deux ans à fond et ensuite je fais le tour du ​monde avec ma copine » il ne s’agit pas de hiérarchiser moralement ces propos, chacun fait bien ce qu’il veut de sa vie, mais dans le premier cas, le travail est un sens en tant que tel, une finalité. Pour le deuxième, le travail est un moyen de l’existence pour s’éclater ailleurs. Qui donne le plus de sens au travail ? paradoxalement c’est le plus jeune parce que considérer le travail comme une finalité en tant que tel est un non-sens. Si notre travail a du sens c’est qu’il répond à une finalité extérieure. Le sens c’est toujours une finalité extérieure.
Le travail permet de nourrir mes enfants, de posséder une voiture, une maison, de rencontrer des gens formidables. Vous pouvez trouver mille finalités à votre travail. Mais ce n’est pas le travail en tant que tel qui a du sens. Quand on est dans une activité pour l’activité, on est dans un non-sens. Travailler pour travailler n’a aucun sens, vivre pour vivre n’a aucun sens. S’ils ont un sens c’est qu’ils répondent à une finalité extérieure. (...) Il faut considérer le travail comme un moyen au service d’autre chose que lui-même. Le télétravail amplifie ce phénomène par qu’il désacralise le travail en le mêlant à la vie ; on voit que la vie reprend le dessus sur le travail, la vie n’est pas ce qui reste à 19h quand on a fini de travailler. Ce n’est pas dévalorisant pour le travail de dire ça c’est mettre le travail au service de la vie et de lui redonner tout son sens. (...)

Qu’est-ce qui guide les entreprises au XXIème ? c’est la concurrence généralisée.Il faut se moderniser, se rénover, techniciser les métiers et les fonctions. Mais la technique, c’est l’inverse du sens. Quand on apprend une technique, on apprend le moyen de faire quelque chose. (...) plus on technicise un métier, plus on le dé-finalise. Les gens savent qu’ils sont utiles, ils ont des beaux diplômes, des belles fonctions dans l’entreprise mais parfois ils ne voient plus l’utilité de ce qu’ils font. On constate de plus en plus que certaines personnes qui ont des diplômes prestigieux quittent tout, soit pour des métiers manuels, soit pour des métiers relationnels, là où il y a de la matière concrète. Les gens ont besoin de voir le résultat de ce qu’on entreprend, c’est un besoin humain. On produit quelque chose et on en voit les conséquences. Les métiers se sont tellement technicisés, tellement intellectualisés qu’ils ne voient plus le résultat de ce qu’ils font, c’est ce que l’on appelle le Brown-out c’est la souffrance liée à l’absence de sens.

Dans les entreprises il y a également un changement de paradigme sur le sens de l’entreprise. Si l’entreprise pouvait faire sens il y a quelques années encore, c’est beaucoup moins juste aujourd’hui. L’identité de marque, les résultats, les performances financières de l’entreprise ne suffisent plus à justifier la carrière. Beaucoup d’entreprises ont des difficultés à attirer, recruter et fidéliser parce que l’entreprise ne fait plus sens en tant que telle, le paradoxe est le même aujourd’hui pour que l’entreprise trouve du sens, il faut qu’elle réponde à une cause plus grande qu’elle-même, c’est tout l’esprit de la raison d’être (...) les gens veulent comprendre que quand ils appartiennent à une entreprise plutôt que telle autre ils répondent à une cause qui leur parle. Là encore c’est comme pour le travail, si l’entreprise n’a pas de finalité en tant que tel, retrouve du sens en concédant à n’être qu’un moyen au service d’une cause plus grande quelle. Il ne s’agit pas de nier les performances financières, mais ça veut dire que ça ne suffit plus et qu’il faut endosser le projet ou la raison d’être.

travailler en équipe

Le télétravail a également changé le paradigme sur le management. On passe d’un management très procédural, très hiérarchique, très autoritaire parfois, à un management par la confiance, puisqu’on ne voit plus les gens travailler, il faut bien leur faire confiance. Il ne s’agit pas de supprimer la hiérarchie (...) mais il y a​ le management libérateur qui mise sur la confiance de la personne qui peut agir en tant qu’elle-même. Et c’est rentable pour l’entreprise. L’étymologie de la confiance est très parlante ça vient de « cum » et « fédère » qui veut dire « avoir foi en quelque chose ou quelqu’un ». Quand on vous fait confiance on est dans la foi et dans la croyance. Ça veut dire qu’on ne sait pas. Si je vous fais confiance c’est que je ne sais pas comment vous allez réagir, il y a toujours une prise de risques. Quand on fait confiance, on parie sur l’inconnu, sur une incertitude, on prend un risque quand on fait confiance. La confiance va de pair avec les incertitudes et les risques. Beaucoup de gens disent « je fais confiance à des gens fiables », mais si vous les savez fiables vous n’avez plus besoin de leur faire confiance, mais comme on ne sait jamais si les gens sont entièrement fiables ou pas, c’est sur la partie de l’incertitude que vous faites confiance. La confiance c’est l’opposé de la connaissance, de la preuve, du contrôle. Vous connaissez la phrase : « la confiance n’exclut pas le contrôle » c’est d’une hypocrisie sans borne. Elle est philosophiquement complètement fausse. Quand on fait confiance, on lâche prise, on laisse l’autre agir à partir de lui-même. Il y a des moments de contrôle évidemment et il y a des moments de confiance mais on ne peut pas faire les deux à la fois. (...) c’est à la fois très facile et très difficile parce que c’est une décision personnelle, je décide si oui ou non, je vous fais confiance, mais c’est très difficile parce que je ne sais jamais comment l’autre va se comporter, je peux toujours être victime d’une tromperie, d’une trahison, d’une déception.

(...) pour ceux qui ont envie de travailler et qui sont les forces vives de l’entreprise, quand vous leur faites confiance, l’autre se sent tellement investi de cette confiance qu’il adopte un comportement digne de cette confiance et qu’il veut se montrer à la hauteur de cette confiance.

Vis à vis des gens qui veulent travailler, la confiance les rend meilleurs. Globalement en télétravail les gens n’ont pas moins travaillé qu’en présentiel.

La confiance est très rentable et c’est un signe de reconnaissance

Peut-être avec cet article vous avez pu découvrir une autre vision du télétravail.

Comme d’habitude n’hésitez pas à nous faire part de vos suggestions, de vos remarques ou de vos propositions.

 

Toute l’équipe de TSE vous souhaite un bel été
P DESBOUCHE

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